Toutes les choses parfaites durent exactement deux mois. Cette certitude s'imposa à moi alors que je revenais de deux mois de vacances à Dublin, l'année de mes 17 ans. Depuis elle ne m'a pas quitté.
Enfant je m'étais toujours demandé pourquoi ces amitiés qu'on noue le temps d'un été demeurent dans nos souvenirs plus sophistiquées, plus subtiles que celles qui alimentent notre quotidien. De retour de voyage, j'avais ma réponse. La perfection est dans la finitude annoncée. A la découverte naïve succède immédiatement la nostalgie de ce qu'on va bientôt perdre. Il n'y a rien à ajouter, rien à enlever. Ça commence et ça finit.
Commencer avec Louis a été d'une simplicité enfantine. Quand je le rencontrai, ce n'était plus la première fois que je m'engageais dans une de mes histoires de perfection.
Les femmes sont douées pour entretenir le ventre de leurs romances, les hommes ont presque le talent du commencement, moi j'étais passée maîtresse des conditions aux limites. Le reste n'existait pas.
Début. Je traverse la place de l'hôtel de ville, m'engage dans la rue du temple, et je tourne les yeux un instant vers l'entrée du BHV à la recherche du jeune mendiant au chat. On dirait un persan mais je n'y connais rien en race de chat. Je suis plutôt une fille à chiens. L'étui de guitare du jeune homme est toujours vide et je me demande si un jour il y a eu un instrument... Quelqu'un me heurte de plein fouet.
Trois jours plus tard, je me réveille dans une chambre étrange et je fixe la peinture blanche craquelée au plafond. A côté de moi, il respire profondément. J'aime bien la température de la pièce et la vue par la fenêtre sur des immeubles que je reconnais sans avoir envie de mettre de noms dessus. Je repense au professeur qui m'a initié aux rudiments du violon : "Un son c'est un début et une fin dans le silence." Je ne sais plus exactement si c'est ce qu'il a dit, mais ce matin je perçois quelque part entre mon diaphragme et mes côtes flottantes le début de la course de l'archer sur la corde de Ré.
On ne se souvient que des choses qui ont du sens. C'est un biais, on se raconte des histoires sur ce qu'on a vécu à la façon d'un romancier qui met là les évènements, indices du dénouement. Je préfère croire qu'il n'y a pas de sens, pas de cohérence, seulement ce que l'on choisit. Parfois j'essaie de voir le reste, le rien, l'absence de logique mais c'est comme écarquiller les yeux dans le noir... ce qu'on voit, c'est encore ce qui attrape la lumière.
Quand il lit, c'est moi qui lis. Sa voix légère se mue avec ma voix intérieure et quand je l'interromps je suis presque surprise de m'entendre. J'avais oublié que j'étais là, ou qu'il était là. D'ordinaire j'ai horreur d'écouter les autres lire, je me sens dépossédée des mots.
Louis a un drôle de regard, on ne sait jamais bien ce qu'il cherche, mais il cherche. Un jour j'ai eu envie de lui expliquer ce qu'est la perfection - c'est peut-être ça qu'il veut - mais finalement je n'ai pas osé changer ce regard.
Dans le métro, je parcours des yeux la forme de ses orbites, la courbe de sa mâchoire, l'arête de son nez. Il ouvre tout grand les yeux quand il me parle et la raideur de ses épaules s'accompagne d'un tressautement machinal de ses doigts étrangement courts. Tout contraste avec la façon dont il fait descendre ses paupières avec une extrême lenteur quand il écoute.
On traverse la place devant la cathédrale, se frôlant à peine, on longe les quais et on traverse le pont au Double. Il n'est jamais là où on l'attend. Entracte. Peut-être qu'il sait qu'il ne reste plus que le déclin.
Si on fait un noeud consciencieusement, il faut du temps pour le défaire. Ceux qui croient pouvoir tricher en coupant court, savent-ils ce qu'ils perdent ? Quand on prépare son départ avec autant de minutie que j'ai appris à le faire, on a la chance de voir ce qu'on ne peut pas voir sinon. On traverse une rue et soudain un banc nous parait si spécial qu'on doit s'asseoir et regarder au moins une fois, pour ne pas partir sans avoir vu.
Louis lit doucement et je distingue des inflexions étranges dans sa voix. Quand je pose la question, il me dévisage comme si l'étrangeté était mienne. J'hausse les épaules, et bientôt je somnole au son des mots dont il m'a dépossédé.
Je m'efforce de tout retenir en moi, parce que bientôt il ne restera plus que le souvenir comme preuve que je n'ai rien rêvé, mais le sommeil m'empêche d'être lucide. Et puis, quoi, si j'ai rêvé ?
On remonte le quai des Grands Augustins en respirant profondément. Louis regarde la Seine par dessus ma tête et semble si loin. Je lui jette quelques regards de biais, caressant une fois encore la ciselure de son profil. Avec le temps il aura sûrement les joues plus charnues et le dos un peu voûté. Et bizarrement pour compenser il se mettra à porter des mocassins parfaitement cirés.
Toutes les choses parfaites durent exactement deux mois. Je souris et m'éloigne un peu. Après un regard à la Seine, je traverse le Pont Neuf.
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